PARLER OU SE TAIRE À JAMAIS : UN MESSAGE CONTRADICTOIRE AUX VICTIMES D’ABUS SEXUELS

Lettre éditoriale – 18 janvier 2014

Le 15 janvier dernier, le Ministre de la Justice St-Arnaud a refusé de relancer le dossier de Marie-Renée Baillargeon, victime d’abus sexuels déplorant que la justice refuse d’accuser son agresseur. Le Ministre écrit : «Puisqu’il s’agit d’une question d’évaluation de la qualité de la preuve, je ne vois pas ce qui permettrait au Procureur général d’intervenir dans la décision prise par le directeur des poursuites criminelles et pénales».

Pour un instant, enlevons l’hypothèse des pressions politiques, l’agresseur étant, selon la victime, une personnalité fort connue. Arrêtons-nous plutôt à la qualité de la preuve requise, comme nous y invite le ministre.

L’un des points sur lesquels semble reposer sa logique concerne les rencontres sans suites qui auraient eu lieu entre le procureur de la couronne et Mme Baillargeon. Sait-il seulement si, lors de ces rencontres, le procureur a réellement tenté de connaître tous les faits validant le témoignage de Mme Baillargeon ?

Dans la majorité des cas d’agressions sexuelles, la preuve – et souvent la seule preuve – est la parole de la victime (contre celle de l’agresseur, la plupart du temps un très bon manipulateur qui lui a notamment permis de gagner le silence de la victime). Vous avez sûrement entendu Madame Baillargeon dans les médias. Nous sommes 8400 à ce jour à penser qu’elle est sincère et crédible, et à avoir signé une pétition pour la soutenir.

Madame Baillargeon est simplement une victime qui, à juste titre, cherche justice. Est-ce possible que le procureur de la couronne n’ait pas suffisamment investigué le témoignage de Mme Baillargeon ? Est-il possible que le procureur croit au témoignage de la victime, mais qu’il craigne ne pas pouvoir gagner devant un juge parce que l’agresseur serait trop habile à se défendre et trop influent ?

Il y a une divergence entre ce que je vois et ce que l’on veut me faire croire. Je vois une victime sincère et crédible et l’on veut me faire croire que la qualité de la preuve, c’est-à-dire de sa parole, n’est pas suffisante… Je suis aussi préoccupé par le message qui ressort de cette triste affaire.

La justice québécoise tient dans ce cas un discours qui discrédite les victimes et qui défait des années d’efforts afin que ces dernières confient leur secret et obtiennent enfin justice. Si la parole d’une victime n’est plus une preuve valable, arrêtez de nous faire croire le contraire et soyez honnête : demandez aux victimes de se taire à jamais et de laisser les agresseurs s’en sortir impunément.

Je suis inquiet, et je ne suis pas le seul, devant le traitement cavalier de cette affaire. Le ministre et les personnes responsables de ce dossier doivent avoir un discours clair : la parole de victimes est-elle encore bienvenue et crédible au Québec ?

Alain Fortier
Président de VASAM
Auteur de « Agressé sexuellement : de victime à résilient »